Anatomie 7 ans plus tard

Avant d’être un film québécois intitulé Anatomie, le projet est avant tout une histoire d’amitié – celle qui relie les deux interprètes, Gilles Pelletier et Françoise Graton, des piliers du théâtre québécois, au réalisateur et scénariste Patrick Bossé et à son directeur de la photographie Antonio Pierre de Almeida. Sept ans après le tournage, on les convie à un échange qui vise à faire un retour sur le projet et leur collaboration (en vidéoconférence, évidemment).

 

Qu’est-ce qu’Anatomie veut dire pour vous après toutes ces années? Est-ce que son sens a changé avec le temps?

Antonio : Le film m’habite encore, et m’habitera sans doute toujours. L’intimité qu’on y a partagée dépasse les limites du corps, et c’est une concrétisation : à travers le film, on continue à explorer ensemble, en toute simplicité, avec des gens qu’on aime et qu’on aimait.

Patrick : Ça me bouleverse, même après toutes ces années, de revisiter ce projet. Ce n’est pas un projet habituel – c’est une relation d’amitié et de confiance qui s’est construite au long des années, et le projet témoigne de la grande proximité et de l’intimité partagée avec l’équipe. On a voulu mettre à l’écran ce qu’on avait vu du couple dans la réalité, pour faire durer cet amour que je trouvais pur. Il continue d’exister grâce au film. Il y a tout d’eux là-dedans.

 

Est-ce que le film a changé votre relation à la vieillesse ou à la mort?  

A : Oui, le projet m’a confronté à la vie, et à l’amour – l’amour qui dure jusqu’à la fin, et même au-delà! C’est anecdotique, mais mon père est décédé le jour de la première (sinon une des premières) projection du film à Montréal, le 14 mars 2014. Je me rappelle avoir eu un pincement au cœur à cette idée.

P : Avant Anatomie, j’ai fait un projet documentaire appelé Un nouveau monde, dans lequel j’ai cherché à illustrer quelque chose de similaire. Je suivais un couple âgé qui fait la transition de la maison à la résidence pour retraité. Il manquait quelque chose à ce moment-là, et Anatomie m’a permis de prendre ma revanche pour aller à quelque chose de plus personnel. Anatomie, c’est utiliser la fiction pour explorer la réalité, de vrais sentiments. J’ai toujours été proche de mes grands-parents et de mes parents, et j’ai exploré ces relations-là dans le film. À un moment, on voit clairement la cicatrice de Gilles (il s’agit de son pacemaker), et je me rappelle avoir été frappé par cette image-là, car ça me rappelait mon grand-père, qui lui aussi avait des problèmes de cœur. J’y ai vu un beau parallèle. Le temps fait que beaucoup de liens se tissent entre le film et nos vies personnelles.

 

Avez-vous des regrets, quelque chose que vous aimeriez faire différemment?

A : Je n’ai pas de regrets, vraiment! Je ne ferais rien de différent – même que j’aimerais le refaire! Quelque chose de similaire en tout cas… Je me rappelle les répétitions, c’était comme pratiquer une danse. La simplicité dans laquelle ça a été fait résonne encore pour moi. Il n’y a pas d’artifice – Patrick était comme un forgeron, qui travaille et s’efforce de trouver l’expression la plus simple et essentielle de ce qu’il tente d’exprimer. Ce ne sont pas juste des images – même s’il n’y a pas de dialogue –, ce sont des sons! Des battements de cœur, des souffles.

P : C’est un projet très personnel, pour Gilles et Françoise évidemment, mais pour moi aussi – je le signe et j’y prends position. Après le tournage, j’ai beaucoup pensé à la place de Françoise dans le film – j’aurais aimé ajouter un geste ou une action initiée par elle, mais c’était difficile en postproduction avec le matériel qu’on avait.

 

En un mot, comment décririez-vous votre relation? 

A : Je veux dire « complémentaire », mais ce n’est pas le bon mot… Je dois y penser… On est opposés, mais complémentaires – on se rejoint et on chemine ensemble. Est-ce que je peux y penser un peu plus et laisser Patrick répondre? (Rires.)

P : Pour moi, c’est une « symbiose » – on a notre propre bulle, comme Gilles et Françoise. Avec Antonio, on a une bulle cinéma – on est le miroir l’un de l’autre, et ça dépasse la technique. Anatomie est le premier grand aboutissement de notre relation de travail, un moment décisif. Ce projet était fait sur mesure pour notre collaboration. C’est un heureux mélange de ce qu’on était capable de faire et de ce qu’on voulait explorer.

A : J’ai un mot que je veux utiliser, mais je sais que Patrick ne l’aime pas… (rires), c’est « organique ». Pas dans la connotation que le mot a de nos jours – en disant « organique », je veux dire « essentiel » – qui sert à quelque chose, qui sert à évoluer. Notre relation s’alimente, elle peut changer, mais reste utile. C’est un échange presque fusionnel pour créer quelque chose de plus grand que soi-même. Comme Patrick le disait, c’est une bulle – on a juste besoin d’un regard pour se comprendre, et on connaît nos limites respectives. Patrick, c’est quelqu’un de réservé, qui observe – sa parole est réfléchie et solide, et Anatomie, c’est sa sensibilité et sa volonté d’observer et de dire. Il m’aide à me grounder, il me ramène à l’essentiel.

P : En fait, j’aurais une question pour Antonio! (Rires.) Trouves-tu qu’il y a quelque chose d’égoïste à ce projet-là. Il y avait un non-dit : que Françoise survivrait à Gilles et l’accompagnerait, prendrait soin de lui jusqu’à la fin… et finalement, c’est l’inverse qui s’est produit. C’est une douce revanche, parce que même s’ils sont partis tous les deux, ils ne le sont pas vraiment – ils sont encore avec nous, et Anatomie est une preuve de plus. J’avais envie d’encapsuler et de garder des traces. Je viens d’avoir un deuxième enfant et je veux faire l’effort de créer et de préserver ce que je trouve important, pour qu’ils y aient accès…

A : C’est une bonne question, mais non, je ne pense pas que ce soit égoïste. Un film, c’est comme une machine à remonter dans le temps. Pour parler de l’universel, il faut parler de soi, et l’histoire de Françoise et Gilles était une belle porte d’entrée. Ce n’était plus juste leur histoire – tout le monde dans l’équipe avait un petit morceau de leur histoire, on avait tous une part d’égoïsme là-dedans. Le film, c’est plus que la somme de tout nos égoïsmes.

P : Je me demande pourquoi eux l’on fait. Pour quelles raisons est-ce qu’ils se sont prêtés au jeu? Malgré leurs carrières, ils n’avaient jamais fait quelque chose de semblable, qui les confrontait autant à eux-mêmes. On ne le saura jamais… Si j’ai un regret alors, c’est que Françoise soit partie trop vite. Ça me fait réaliser qu’Anatomie, la bulle de Gilles et Françoise, c’est vraiment ce à quoi j’aspire. On a passé quelques mois en confinement, et j’ai réalisé que j’avais recréé cette bulle avec mon enfant et ma conjointe (et maintenant mon deuxième enfant, une petite fille que nous avons nommée Françoise en l’honneur de Mme Graton). Une bulle dans laquelle je peux être vulnérable, avec le beau, mais aussi le moins beau. On est vraiment deux romantiques, Antonio! (Rires.)

 

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